Sous couvert de l’obtention de labels écologiques et d’une communication RSE léchée, le leader mondial du papier Sylvamo multiplie les stratégies pour abattre les arbres, en toute légalité. Découvrez notre enquête.
«Durable», soutient l’entreprise papetière Sylvamo. «Optimisée», corrigent les financiers. «Rasées», répondent les riverains. Dans le Limousin et la Creuse, des parcelles entières disparaissent au rythme des coupes du leader mondial du papier. Derrière les labels et les engagements verts, la réalité du terrain se révèle plus complexe. Alors que le règlement européen contre la déforestation (RDUE) a vu son application officiellement reportée, la promesse d’une gestion responsable interroge: que reste-t-il de durable quand la forêt est transformée en usine à bois?
Sur le papier, le géant Sylvamo coche toutes les cases de la vertu écologique. Le groupe américain, né en 2021 d’une scission stratégique avec le géant International Paper, a bâti sa réputation sur une image impeccable. Cette manœuvre boursière a permis d’isoler l’activité papier pour optimiser la valeur actionnariale, tout en conservant l’usine emblématique de Saillat-sur-Vienne comme un actif clé.
Ses communiqués vantent une «forêt ressource» gérée dans le respect de la biodiversité, en partenariat affiché avec le WWF France. Une collaboration classée comme «philanthropique» dans les documents corporatifs qui permet de financer des outils techniques tout en offrant à l’industriel une caution morale. L’entreprise revendique une stratégie RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) ambitieuse avec en ligne de mire la neutralité carbone d’ici 2050. À plus court terme, elle prévoit de réduire de 35% de ses émissions de gaz à effet de serre, à l’horizon 2030. Leurs forêts et celles de leurs fournisseurs arborent fièrement les labels Forest Stewardship Council (FSC) et Programme de reconnaissance des certifications forestières (PEFC). Le grand public voit dans ces acronymes complexes des sésames, garantissant que le papier ne vient pas d’une forêt massacrée.
Une définition subjective du terme durable
Pourtant, ces engagements reposent sur une définition très particulière du terme «durable». Ce mot magique ne signifie plus «préserver l’écosystème» mais se traduit par la garantie de «renouvellement du stock de bois». En clair, tant qu’on replante après avoir coupé, le cycle est jugé vertueux. Une conception qui assimile la forêt à croissance lente, bien loin de la réalité biologique.
Si la gronde associative a récemment forcé FSC France à publier, en mai 2026, un nouveau guide intégrant timidement des « alternatives à la coupe rase », dans les faits, pour la branche d’approvisionnement de Sylvamo, l’argument clé reste la valorisation de la ressource.
«On dirait un champ de bataille»
Il faut se rendre sur les hauteurs brumeuses de Châtelus-le-Marcheix, en Creuse, pour mesurer le fossé entre le discours et les actes. Ici, la terre brille encore d’humidité. Là où s’étendaient il y a peu des futaies mixtes de hêtres et de chênes, il ne reste qu’un vaste damier de boue de près de dix hectares. En contrebas, la rivière du Thaurion serpente entre les rives éventrées où les racines, mises à nu par les engins, s’effritent lentement dans l’eau. «On dirait un champ de bataille», lâche un habitant du village, le regard perdu sur les sillons profonds laissés dans le sol.
Ces parcelles appartiennent aux Comptoirs des Bois de Brive, filiale d’approvisionnement de Sylvamo. Au printemps 2025, la totalité des arbres de la zone ont été abattus. De la route, la balafre est flagrante. Une cicatrice rectangulaire nette, presque géométrique, ouvre le paysage en un trou béant.
Les labels comme PEFC ne garantissent pas la durabilité écologique. On peut être certifié tout en rasant un versant entier. Le label sert d’argument de vente, pas d’outil de protection de la biodiversité.
Canopée Tweet
Pour les associations comme Les Mouvements du Thaurion ou Canopée Forêts Vivantes, c’est le visage cru d’une «industrialisation silencieuse» de la sylviculture. Un bénévole de chez Canopée arpente ces terrains régulièrement. Pour lui, le constat est sans appel. «Les labels comme PEFC ne garantissent pas la durabilité écologique. On peut être certifié tout en rasant un versant entier. Le label sert d’argument de vente, pas d’outil de protection de la biodiversité.» Une analyse corroborée par une anecdote rapportée par un membre du Réseau Forêt Limousine: «On a un camarade qui a réussi à faire labelliser PEFC le parking d’un supermarché. Cela prouve qu’il n’y a aucune vérification de terrain systématique. Tu peux labelliser ce que tu veux, en fait».
La faille des «quatre hectares»
Ces paysages dévastés se multiplient aussi parce que le droit français l’autorise largement. La bataille se joue ici sur les mots et les industriels connaissent le dictionnaire par cœur. Pour comprendre, il est crucial de distinguer le défrichement de la coupe rase. Le Code forestier définit le défrichement (interdit sans autorisation stricte) comme la destruction de l’état boisé pour changer l’usage du sol (pour construire un parking ou une route, par exemple). À l’inverse, la coupe rase est considérée comme un acte de gestion sylvicole: on coupe tout, mais comme on replante (ou qu’on laisse repousser), le terrain reste administrativement une forêt.
Cependant, au-delà de 4 hectares d’un seul tenant, une évaluation environnementale est souvent requise. C’est là qu’intervient ce que les militants appellent le «saucissonnage» et les gestionnaires «l’optimisation». «Ils coupent 3,9 hectares, laissent une bande d’arbres, puis coupent la parcelle voisine l’année suivante, décrypte un militant. C’est techniquement légal, mais le résultat écologique est identique à une coupe massive de 10 hectares.» Ce jeu d’optimisation réglementaire rend le suivi quasi impossible pour les Directions Départementales des Territoires (DDT). La vigilance citoyenne devient alors le seul rempart. L’exemple de la forêt de Mourioux-Vieilleville montre bien que la vigilance citoyenne reste souvent le seul garde-fou. Cette forêt abritait douze espèces de chauves-souris protégées. Face à une coupe prévue par Alliance Forêts Bois, il a fallu l’intervention de Canopée, preuves naturalistes à l’appui, pour faire suspendre la coupe. Car rien, dans la procédure standard, n’impose d’inventaire de la faune préalable.
La dictature de la rentabilité: remplacer l’humain par la machine
Pourquoi cette frénésie des coupes rases? C’est l’histoire d’une fuite en avant technologique et économique. Historiquement, la coupe rase était une mesure exceptionnelle pour des forêts malades. Aujourd’hui, c’est le modèle dominant. L’outil de cette transformation est l’abatteuse moderne. Ces machines ultrasophistiquées, capables de couper, ébrancher et débiter un arbre en quelques secondes, ont un coût exorbitant (environ 500.000 euros à l’achat). Pour amortir un tel investissement, la machine doit tourner en continu et produire du volume. Cela crée un paradoxe souvent tu par la filière. Si le secteur revendique 440.000 emplois en France (en incluant la construction, l’imprimerie et l’ameublement), la réalité sylvicole est tout autre. La mécanisation détruit l’emploi forestier local: une seule abatteuse remplace une dizaine de bûcherons.
Pour nourrir ces machines et usines en aval, le douglas est devenu le carburant de cette course au rendement. Ce résineux produit du bois à une vitesse record. Un hectare de douglas génère 15 à 20 mètres cubes par an, là où le chêne en produit péniblement cinq. Mais ce miracle économique a un revers écologique. «Les monocultures de douglas créent un désert biologique, rappelait le journaliste Gaspard d’Allens, des arbres du même âge, fauchés en même temps, sans bois mort ni régénération diversifiée».
Effondrement du puits de carbone
Les conséquences de ce modèle ne sont pas seulement esthétiques. «La coupe rase agit comme un choc», explique Philippe Deuffic, sociologue de l’environnement. Comme l’ont démontré les travaux pionniers de Covington (1981) sur les sols et de Likens (1970) sur l’hydrologie, l’exposition brutale de la matière organique de l’air libre détruit la structure de sous-sol et perturbe le cycle de l’eau. En 2021, les travaux de De Frenne ont confirmé la disparition de l’effet «tampon». Leurs relevés montrent des hausses de température allant jusqu’à +15 °C au sol l’année suivant une coupe. Face à ce constat, des botanistes comme Francis Hallé évoquent un début de «désertification biologique».
Le bilan carbone, argument phare de la communication RSE de Sylvamo, est lui aussi mis à mal par les faits. Selon le Mémento 2025 de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), la forêt française s’affaiblit dangereusement. Son rôle de puits de carbone a chuté de près de 40% depuis le début des années 2010, passant de 63 millions de tonnes de CO₂ par an à 39 millions. Une forêt rasée et replantée en monoculture stocke moins de carbone et résiste moins aux incendies et aux tempêtes.
Face à ce constat, la colère monte dans les campagnes. À Saint-Éloi, commune voisine de Châtelus, la population a décidé de dire stop. Une pétition demandant l’arrêt des coupes de feuillus a été signée par 75% des foyers. «Les gens ne supportent plus de voir les collines rasées», confie Catherine Couturier, ancienne députée La France insoumise (LFI).
Une autre forêt possible
Pourtant, sortir du cycle infernal du «raser-planter» est possible. En Auvergne, la gestionnaire forestière Virginie Monatte défend la Sylviculture Mélangée à Couvert Continu (SMCC). Le principe est simple mais exigeant: ne jamais mettre le sol à nu. On prélève les arbres à maturité un par un, on diversifie les essences et on laisse la forêt se régénérer.
«On valorise un bois de meilleure qualité et on garde des sols vivants», résume Virginie Monatte. La démarche est plus lente et demande davantage de compétences techniques que le pilotage d’une abatteuse. Mais elle a fait ses preuves sur le long terme. En Belgique, Marc Dutervis de l’association Forêt Nature observe qu’en dix ans de couvert continu, «les oiseaux reviennent, les sols s’enrichissent, et la productivité globale ne s’effondre pas».
L'Europe et la bataille du règlement
L’espoir d’une régulation ferme par le biais du Règlement Européen contre la Déforestation (RDUE) a définitivement été douché au tournant de l’année 2026. Le coup de théâtre redouté à Bruxelles a bien eu lieu. Face à la menace de blocages logistiques et sous les pressions intenses des lobbys, le Parlement européen a acté un report massif et un allègement du texte. Les grands opérateurs comme Sylvamo doivent s’y plier qu’à compter du 30 décembre 2026, et les petites entreprises à partir du 30 juin 2027. Pire encore pour les forêts, la filière papier a obtenu une victoire de taille: les produits imprimés ont été exclus du champ d’application. Un pas en arrière qui démontre que l’ambition écologique du Pacte Vert pèse finalement bien peu face à la réalité économique des industriels.
À l’heure où l’Europe tente de freiner la déforestation, la France devra bientôt choisir quelle idée de la forêt elle veut défendre, celle de l’exploitation ou celle de la continuité du vivant. Derrière les chiffres, les labels et les engagements RSE, c’est le modèle incarné par Sylvamo qui se trouve remis en cause. Celui d’une industrie qui promet la durabilité tout en accélérant la disparition des forêts qui l’alimentent.
La forêt, pourtant, n’a jamais demandé autre chose que du temps. Du temps pour repousser, pour abriter, pour se renouveler. Un temps que la logique industrielle lui refuse et qu’il faudra bien réapprendre à lui rendre, si l’on veut encore pouvoir parler de forêt durable sans trahir le sens des mots. Alors que les machines avancent et les ramettes s’empilent, des voix continuent toutefois de s’élever, comme celle d’Alanis Obomsawin, réalisatrice et conteuse abénaquise. «Quand le dernier arbre sera abattu, le dernier poisson mangé et la dernière rivière empoisonnée, alors seulement l’homme comprendra que l’argent ne se mange pas», rappelle-t-elle.
