Assèchement mer Aral
La mer d’Aral s’assèche et rejette des millions de tonnes de CO2

Des carcasses de bateaux rouillées, plantées au milieu du sable: voilà à quoi ressemblent les anciennes rives de la mer d’Aral, en Asie centrale. Autrefois quatrième plus grand lac du monde, elle a perdu plus de 90% de son volume en quelques décennies.

Tout commence dans les années 1960. L’Union soviétique lance une politique massive d’irrigation pour développer la culture du coton dans les régions arides du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. Pour y parvenir, les deux principaux fleuves qui alimentaient la mer d’Aral sont progressivement détournés. Pendant des décennies, les prélèvements augmentent, le niveau de l’eau baisse et la mer se fragmente. La Banque européenne d’investissement qualifie aujourd’hui ce processus de l’une des plus grandes catastrophes écologiques du XXᵉ siècle. La pêche s’est effondrée, les sols se sont salinisés, des tempêtes de poussières toxiques ont balayé la région et les populations locales vivent aujourd’hui avec les effets sanitaires de cette transformation radicale.

748 millions de tonnes de CO₂

La disparition de la mer d’Aral est aussi une catastrophe climatique silencieuse. Une étude publiée en juillet 2026 par des chercheurs espagnols du Centre d’études avancées de Blanes a révélé que les sédiments mis à nu par l’assèchement ont déjà relâché environ 748 millions de tonnes de CO₂ depuis 1960. Et jusqu’à 605 millions de tonnes supplémentaires pourraient encore s’échapper si rien n’est fait.

Le mécanisme est assez simple à comprendre. Dans un lac, les sédiments stockent de la matière organique, protégée de l’oxygène par la colonne d’eau au-dessus. Quand cette eau disparaît, les sédiments s’exposent à l’air, les microorganismes les décomposent et le carbone s’échappe sous forme de CO₂. Un ancien puits de carbone devient une source d’émissions. Ce phénomène n’est quasiment pas comptabilisé dans les inventaires nationaux de gaz à effet de serre, ce qui pourrait fausser les bilans climatiques de certains pays sans qu’on ne s’en rende compte.

Planter des arbres ne suffit pas

Pour y remédier, des projets de revégétalisation du fond de la mer d’Aral ont été lancés, notamment en plantant du saxaul, un arbuste adapté aux milieux arides. Les résultats locaux sont concluants: moins de tempêtes de poussière, des sols plus stables, un air moins chargé de particules. Mais l’étude est sans équivoque: dans cet environnement, la végétation ne compense seulement 1% des émissions liées à la décomposition des sédiments. Planter des arbres, dans ce cas précis, ne résout pas le problème dans sa globalité.

Inonder une nouvelle fois certaines zones du fond lacustre pourrait être une alternative. Cela limiterait l’exposition à l’oxygène, ralentirait la décomposition microbienne et protégerait le carbone encore enfoui. Les chercheurs ne proposent pas de restaurer intégralement le lac en quelques années, ce serait irréaliste, mais de cibler des zones stratégiques où le maintien d’une couverture d’eau éviterait d’importantes nouvelles émissions.

Si les entreprises finançaient la restauration?

Une telle opération est évidemment onéreuse. L’équipe propose un mécanisme original: convertir les émissions évitées en crédits carbone négociables sur les marchés. Sur la base des prix du carbone de 2024, les 605 millions de tonnes de CO₂ potentiellement évitées représenteraient entre 3,6 et 18 milliards de dollars de crédits. Des entreprises achèteraient ces crédits pour compenser leurs propres émissions, finançant ainsi indirectement la réinondation du lac.

Les auteurs reconnaissent les controverses autour des crédits carbone. Mais ils soulignent que le cas de la mer d’Aral est particulièrement solide: le carbone est physiquement présent dans les sédiments, son relargage peut être mesuré et modélisé avec précision.

Un cas parmi d'autres

La mer d’Aral n’est pas seule dans ce cas. Le Grand Lac Salé aux États-Unis, la mer Morte, le lac d’Ourmia en Iran, le lac Tchad: des dizaines d’étendues d’eau s’assèchent à travers le monde, sous l’effet combiné du changement climatique et de la pression humaine. Chacune représente potentiellement un stock de carbone en train de se transformer en source d’émissions non comptabilisée.

La disparition d’un lac a des conséquences sanitaires, économiques et climatiques qui s’étendent sur des décennies. Reste à savoir combien d’autres exemples seront nécessaires avant que la gestion des réserves d’eau devienne une vraie priorité dans les politiques climatiques mondiales.

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