Dans un entretien avec «Sève», le vulgarisateur Maxime Blondeau revient sur l’application de la cosmographie aux sciences humaines. Il détaille également pourquoi il est nécessaire de faire évoluer nos représentations face à l’urgence climatique.
Changer de perspectives pour mieux appréhender notre planète, c’est le credo de Maxime Blondeau, enseignant en anthropologie à Sciences Po Paris et à l’École des Mines, et vulgarisateur scientifique. Il s’est fait connaître du grand public via LinkedIn, où il poste régulièrement des cartes proposant de nouvelles représentations de la Terre et du territoire. Des images qui poussent à réfléchir à notre rapport à notre planète bleue et ses maux. Nous l’avons rencontré lors du salon ChangeNOW, au Grand Palais à Paris. Entretien.
Vous réhabilitez une discipline ancienne, la cosmographie. De quoi s’agit-il?
La cosmographie est une approche interdisciplinaire qui interroge notre perception du territoire, de la terre, du vivant. C’est l’ancêtre de la géographie, connue depuis plusieurs millénaires.
Comment appliquez-vous la cosmographie aux sciences humaines?
La cosmographie existe toujours dans les universités en sciences physiques. Les cosmographes essaient de représenter graphiquement les phénomènes de l’univers lointain, comme la naissance des galaxies ou des étoiles.
Dans le cadre de mon travail en anthropologie, je réhabilite cette approche aux sciences humaines, en questionnant la représentation de l’univers vécu plutôt que de l’univers lointain. Je m’intéresse au territoire proche, qui est tout aussi infini et complexe. Cela pose des questions liées à l’espace, au temps et aux technologies –comme pour les sciences physiques– mais j’ajoute des enjeux culturels, sociétaux, psychologiques et spirituels.
Pourquoi est-ce nécessaire de faire évoluer la conscience collective du territoire et de l’habitat que nous partageons?
Premièrement, toute évolution des formes du vivant se construit sur une perception accrue ou différée du milieu, et ce depuis la nuit des temps. Améliorer cette perception nous permet d’évoluer, de nous adapter aux conditions qui changent et de grandir.
La deuxième raison est plus concrète. Les dérèglements écologiques liés aux activités économiques ou industrielles ne résultent pas d’une intention délibérée d’êtres humains de détruire le monde. Ils s’expliquent par la non-intégration de certaines dimensions dans nos décisions.
C’est donc un sujet de représentation: comment inclure ces dimensions occultées dans nos décisions, en particulier dans les entreprises, dans l’administration ou dans la loi? Cela passe par un travail sur les croyances, les imaginaires, les récits et sur la gouvernance technologique –soit les conséquences de nos choix techniques. Probablement que les causes des dérèglements écologiques viennent de nos représentations, qu’il s’agit de faire évoluer.
Dans votre newsletter, vous illustrez les nombreux ravages des activités humaines, notamment de l’urbanisme. Quels sont vos objectifs?
J’ai trois objectifs dans mon travail, que j’essaie d’alterner. Déjà, il y a un enjeu de sensibilisation. Cela passe par l’alerte, l’émerveillement ou la mise en relation de disciplines qui ne se parlent pas souvent, ce qui crée un effet de surprise.
Deuxièmement, je souhaite susciter l’inspiration, donner des idées. Cela s’adresse notamment aux décideurs, avec l’envie de faire prendre du recul pour penser et décider différemment.
Mon troisième objectif a trait à la mobilisation. Je souhaite donner des clés pour savoir comment agir et comment trouver l’énergie d’agir.
Qu’est-ce qui ressort des accompagnements que vous proposez aux entreprises et administrations?
Je vois qu’il existe pléthore d’initiatives. Dans la plupart des entreprises, il y a des gens qui ont envie de changer les choses. La réalité reste que ces personnes ne savent pas comment faire. Nous sommes face à une inertie très lourde du système et de la structure, qui freine les volontés de chacun, plutôt que face à un manque de désir.
Je vois des leaders, des patrons, des cadres, des ouvriers, des salariés qui ont envie d’agir aujourd’hui, conscients des problèmes liés au carbone, au vivant, à la forêt ou à l’eau. Le problème réside dans la manière dont nous faisons bouger la structure matérielle ou technique, pour la dépasser. Cette structure est aussi, et c’est le fond de mon travail, mentale. Il s’agit d’un cadre social, culturel et spirituel.
Quelle est votre vision de l’écologie politique?
L’écologie politique s’inscrit dans une évolution historique qui part de très loin. Il ne s’agit pas d’une thématique très contemporaine ou «à la mode» comme je l’entends souvent. J’ai tendance à considérer que c’est au XXe siècle qu’il y a eu une prise de conscience. L’écologie politique consistait alors en une tentative imparfaite d’inscrire dans le droit les mutations profondes qui avaient lieu depuis plusieurs décennies.
Pour moi, l’écologie politique est nécessaire, c’est même l’avenir. En revanche, il y a beaucoup d’erreurs commises dans la façon de l’intégrer dans l’imaginaire politique contemporain. Je souhaite nourrir ce travail-là, en essayant de penser les enjeux de manière universelle et complexe.
Imaginez que vous avez une proposition A et une proposition B incompatibles, inverses et opposées –comme par exemple la construction de nouveaux logements tout en réduisant l’empreinte carbone de l’immobilier. Sur le papier, elles sont contradictoires. Le théoricien de la pensée complexe Edgar Morin postule qu’il existe quelque part une proposition C qui change l’équation, permettant de réaliser les postulats A et B en même temps. Cette vision C fait grandir et changer de perspective, en apportant de la sérénité et une vision sans opposer les deux camps.
Pour moi, l’écologie politique doit aujourd’hui se penser sur le C. Elle doit ouvrir de nouveaux axes de pensée et sortir et dépasser les visions linéaires dont elle est l’héritière. C’est déjà en train de se produire. Certes il y a des échecs, mais je suis confiant qu’au final nous trouverons les moyens d’y parvenir.
En quoi la transmission est capitale d’un point de vue climatique?
La transmission, la pédagogie, l’idée de démocratiser la science sont cruciales pour deux raisons. Premièrement, les enjeux du climat ne peuvent pas être perceptibles à l’œil nu, ni dans l’espace, ni dans le temps. Il faut donc passer par de l’abstraction pour les montrer aux gens, avec des modèles, des schémas et des chiffres.
La deuxième raison est qu’aujourd’hui, en 2025, nous sommes en train de vivre un backlash scientifique extraordinaire. Les gens perdent confiance en la science, présentée comme une opinion ou une théorie qui n’a pas plus ou moins de poids que l’avis d’un influenceur, d’un politique ou d’un acteur.
Nous assistons à un questionnement des sources d’autorité du savoir. L’effondrement de ces sources ouvre de l’espace à des personnes qui ont des agendas bien moins attentionnés et des intérêts particuliers. Maintenir la science à sa «juste» place dans la société a des conséquences politiques, spirituelles et pragmatiques sur la conduite de la transition écologique.
Pour conclure, contrairement à ce que l’on pense, j’aime rappeler que nous ne vivons pas sur la terre mais nous vivons dans la terre. Ce qu’il faut opérer aujourd’hui, c’est ce glissement, ce changement de perspectives.
