Les médias Reporterre et Mediacités ont enquêté sur la pollution chimique des cours d’eau français. Résultat: entre 2022 et 2024, 75% des rivières ont dépassé au moins un seuil lié à un polluant.
Reporterre et Mediacités viennent de publier une carte inédite qui recense, pour la première fois à l’échelle nationale, la pollution chimique des cours d’eau français. Le résultat est sans appel: 1.691 rivières dépassent au moins un seuil lié à un polluant entre 2022 et 2024, soit 75% des cours d’eau mesurés. Prenez quelques minutes pour explorer la carte et chercher la rivière la plus proche de chez vous. Les chances qu’elle y apparaisse sont élevées.
Cette carte montre surtout l’ampleur de ce qu’on ne voit pas. Sous la surface, des dizaines de substances chimiques circulent en concentrations qui dépassent les seuils réglementaires: pesticides agricoles, métaux lourds, polluants industriels, résidus médicamenteux. Des molécules qui ne s’évaporent pas, ne se dissolvent pas et, pour certaines, s’accumulent dans les organismes vivants pendant des décennies.
2027, l'échéance que la France va rater
Il faut remonter à l’an 2000 pour comprendre le contexte. Cette année-là, l’Union européenne adoptait la directive-cadre sur l’eau, texte fondateur fixant l’objectif de restaurer le «bon état» des cours d’eau européens d’ici 2015. La France, comme la plupart des États membres, n’y est pas parvenue. L’échéance a ensuite été repoussée à 2021, puis à 2027. Selon le dernier état des lieux des agences de l’eau, seulement 53% des masses d’eau de surface françaises sont aujourd’hui en bon état écologique. Pour l’état chimique, ce chiffre tombe à 44%.
Vingt-sept ans après l’adoption du texte, les chances que la France atteigne son objectif sont minimes, voire nulles. En cause: un système où les engagements existent sur le papier, mais où les moyens alloués ne sont pas à la hauteur. L’Autorité environnementale le mentionne sans détour dans son rapport 2021: les objectifs fixés traduisent un «volontarisme que ni le retour d’expérience du cycle précédent, ni les évolutions des dispositions ne rendent crédible».
Ce qu'on trouve dans l'eau
La carte de Reporterre et Mediacités se fonde sur l’analyse de 189 substances. Parmi elles, 79 dépassent au moins une fois les valeurs seuils. Les métaux lourds dominent le classement, en particulier l’arsenic, le cuivre et le zinc. Ces substances ont une double origine. Une partie est issue du fond géochimique naturel des sols. La majeure partie provient toutefois de l’activité humaine, notamment de l’agriculture, des industries ou d’anciennes exploitations minières. L’arsenic à lui seul cumule plus de 3.000 dépassements sur l’ensemble du territoire.
Viennent ensuite les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Ces composés issus de la combustion, des moteurs, du chauffage au bois ou des usines ont la particularité de voyager. Ils peuvent se déposer loin de leur source d’émission, être entraînés par la pluie sur les surfaces imperméabilisées des villes et finir dans les cours d’eau. Certains sont particulièrement dangereux: le benzo(a)pyrène a, par exemple, été classé cancérogène certain pour l’humain par le Centre international de recherche sur le cancer.
Les pesticides agricoles complètent le tableau. Le diflufénicanil, un herbicide utilisé dans les grandes cultures, enregistre à lui seul plus de 765 dépassements. À noter qu’il appartient à la famille des PFAS, les fameux polluants éternels. Il est interdit depuis 2018 en République tchèque, et depuis 2025 au Danemark. En France, un amendement pour l’interdire a été défendu au Parlement en 2025, puis rejeté.
Les chaises musicales des molécules interdites
L’un des mécanismes les plus préoccupants de cette pollution n’est pas visible sur la carte. Dès qu’une molécule est interdite, les agriculteurs se tournent vers une autre, encore autorisée. L’atrazine, un herbicide retiré du marché français en 2003, l’illustre parfaitement. Plus de vingt ans plus tard, ses concentrations dans les cours d’eau commencent seulement à diminuer légèrement. Dans l’intervalle, le S-métolachlore a pris le relais, avant d’être lui-même restreint.
À cette dynamique s’ajoute le problème de l’effet cocktail. Les seuils réglementaires sont fixés molécule par molécule, de façon isolée. Dans une rivière, des dizaines de substances cohabitent, interagissent et peuvent se révéler bien plus toxiques ensemble que séparément.
Quand la rivière arrive au robinet
La pollution des cours d’eau ne reste pas confinée aux rivières. En France, environ un tiers de l’eau potable provient directement des eaux de surface. Même quand l’eau du robinet vient de nappes souterraines, celles-ci peuvent être contaminées par ruissellement. Résultat: des traitements de purification de plus en plus complexes et coûteux pèsent davantage sur les petites communes rurales que sur les grandes agglomérations.
Le changement climatique aggrave encore la situation. Des étés plus secs réduisent le débit des rivières, ce qui concentre les polluants plutôt que de les diluer. Des épisodes de pluie plus intenses accélèrent le ruissellement des substances agricoles vers les cours d’eau. Les experts de l’Office français de la biodiversité le résument ainsi: les gains obtenus servent souvent à compenser les effets combinés du climat, de la démographie et des pratiques agricoles.
