Développée depuis plus de deux ans, la plateforme Hormur met en relation hôtes, artistes et public. Objectifs: organiser des événements plus intimes, dans des lieux insolites, à l’image de votre salon ou votre jardin, célébrer l’art et tisser du lien social. Reportage à Romainville, où le groupe Pan y Rosas Assemblée s’est produit dans le salon de quatre colocataires.
À Romainville, dimanche 14 juin, une petite vingtaine de personnes se pressent dans un salon pour un événement peu commun: un concert de musique andine organisé dans la colocation d’Astawabi, Eléonore, Joséphine et Martin. «C’est le neuvième ou peut-être le dixième événement organisé ici. Et ce sera le dernier dans cette coloc», sourit Joséphine. Les colocataires s’apprêtent à quitter leur maison, mais certains promettent déjà de rouvrir leurs portes dans leur futur logement.
L’idée de faire sortir l’art de ses écrins traditionnels n’a pourtant rien de révolutionnaire. La création artistique se pratiquait déjà dans des lieux insolites il y a des millénaires (notamment dans les grottes de Lascaux). Mais avec l’essor de la bourgeoisie, théâtres, salles de concerts et musées se sont imposés comme des espaces légitimes de la création. «La réapparition consciente et revendiquée de l’art hors des lieux conventionnels s’est faite au XXᵉ siècle, dans les années 1960-1970 avec le land art, l’art de rue et les performances dans des lieux non dédiés», retrace Martin Jeudy, cofondateur d’Hormur, une plateforme facilitant les rencontres entre artistes et hôtes souhaitant organiser des évènements dans des lieux atypiques –un salon, un jardin, une librairie, etc.
Plus de 1.500 rencontres au compteur
Le concept a été lancé il y a deux ans par ce metteur en scène de 34 ans. Après avoir créé de nombreux spectacles hors des lieux traditionnels, il a souhaité développer une solution pour favoriser les rencontres entre le public et les artistes, dans un cadre plus personnel. «Les lieux ont des histoires à raconter, étaye-t-il. Les spectateurs reçoivent différemment une œuvre dans une maison ou un salon.»
Depuis sa création, Hormur recense 4.400 artistes inscrits, plus de 1.000 lieux investis partout en France et environ 1.500 évènements organisés. Des rencontres qui attirent un public parfois éloigné des institutions culturelles. «Des amis des hôtes, des proches des artistes ou simplement des curieux qui n’iraient pas forcément dans une salle de spectacle sont prêts à se déplacer chez un voisin de Romainville», observe-t-il.
Le fonctionnement de la plateforme reste relativement simple: hôtes, artistes et spectateurs s’inscrivent en ligne. La personne qui accueille l’événement décrit son lieu «un peu comme sur Airbnb». Les artistes intéressés proposent un projet, précisant le prix du billet et le nombre minimal de spectateurs requis. Les recettes sont principalement versées aux artistes. Les hôtes peuvent néanmoins toucher «un petit pourcentage limité, notamment pour financer boissons et nourriture», détaille le cofondateur.
Voyage mélodieux avec Pan y Rosas Assemblée
En cette fin d’après-midi de juin, Suzanne et Carlos, du groupe Pan y Rosas Assemblée, peaufinent les derniers ajustements techniques avant l’arrivée du public. Les deux artistes se sont rencontrés il y a huit ans dans les Andes, au nord-ouest de l’Argentine, alors que Suzanne effectuait une thèse en sciences du langage. Après plusieurs années passées à Jujuy, au rythme des mélodies andines, ils ont choisi de s’installer en France –l’occasion pour Carlos de découvrir l’Europe.
Au fil de ses recherches de terrain à Jujuy, Suzanne se découvre une passion pour cette musique traditionnelle andine, «une musique qui vient des régions de montagne, multicolore, qui rappelle les paysages incroyables». La flûte de pan, le charango (un petit luth à frettes) ou encore la quena (une flûte droite à encoches) accompagnent les chants.
«C’était une magnifique expérience. On a adoré ce format à petite échelle, avec peu de gens. Ça correspond bien à notre musique, très intime, basée sur la subtilité et l’harmonie des voix.»
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Le concert débute dans le salon éclairé par les rayons du soleil. Les meubles ont été poussés pour faire place à une rangée de fauteuils et chaises. Dix-huit participants ont déboursé 10 euros pour l’expérience. Carlos, chapeau blanc crème vissé sur la tête, gratte les premiers accords de sa guitare. Le voyage commence.
Pendant plus d’une heure, le public se laisse porter par une musique folklorique lumineuse, sublimée par les voix des deux artistes. Après une samba argentine sensuelle, le concert prend une tournure participative: un spectateur est invité à manier les chajchas, de petites percussions andines confectionnées à partir d’ongles de chèvre. La prestation s’achève avec une réinterprétation de la chanson Gracias a la vida, de la chanteuse chilienne Violeta Parra. Une manière de se remercier d’être là, ensemble.
Les applaudissements qui suivent donnent un bref aperçu de la satisfaction du public. Réunis autour des mets préparés par chacun, les invités ne tarissent pas d’éloges. On salue la «complicité» des artistes et la qualité de ce moment suspendu. «Il n’y a pas de chichis, pas d’artifice, c’est ce que j’apprécie», confie un participant. Entre deux verres d’eau –chaleur oblige–, les discussions dérivent sur Hormur. Axelle, qui a déjà «organisé deux événements», se plait à participer en tant qu’invitée. Joséphine a quant à elle assisté à de nombreux concerts, un théâtre «et même un stand-up».
L'art s'exprime partout
Mission accomplie pour Martin Jeudy? Sans doute. Avec Hormur, le metteur en scène veut montrer que l’art peut exister partout, surtout hors des murs. «Les murs représentent finalement nos propres peurs, celles qui nous empêchent de nous retrouver et de partager des moments comme celui-ci.» Il reconnaît toutefois que franchir le seuil d’un inconnu, ou accueillir chez soi des personnes que l’on ne connaît pas, peut intimider. Pourtant, «la majorité des organisateurs réitèrent l’expérience», assure-t-il. L’ambiance, toujours très «chaleureuse et conviviale», y serait pour beaucoup.
Pour le cofondateur, la création artistique n’est qu’une partie de l’équation. L’enjeu social compte aussi. «Les gens sous-estiment parfois l’importance de se retrouver en petit comité. Ces événements favorisent davantage les interactions qu’une sortie classique au théâtre ou à un concert. Partager l’art, c’est aussi créer du lien social.»
Un constat partagé par Suzanne qui a apprécié la qualité d’écoute des invités et les échanges après le concert. «C’était une magnifique expérience. On a adoré ce format à petite échelle, avec peu de gens. Ça correspond bien à notre musique, très intime, basée sur la subtilité et l’harmonie des voix.» Investir des lieux qui ne sont, de prime abord, pas pensés pour l’art –comme le salon d’une colocation– devient une façon de fabriquer du commun. Une autre manière d’habiter l’espace, portée par l’énergie musicale.
