La carte des médias publiée par Le Monde Diplomatique
Concentration des médias: quand le pluralisme devient un argument de vente

Une carte. Des flèches. Des noms. Chaque année, la même image refait surface sur les réseaux sociaux, partagée des milliers de fois avec, en légende, un mélange d’indignation et de résignation. Elle recense, avec une précision presque vertigineuse, les liens capitalistiques entre une poignée de milliardaires et la quasi-totalité des grands médias français. On la regarde, on la commente, on l’oublie. Et rien ne change, ou presque. Mais que dit-elle vraiment?

Il y a quelque chose de paradoxal dans le débat français sur la concentration des médias. D’un côté, le constat est largement partagé, documenté et chiffré: une dizaine de groupes privés, adossés à des intérêts industriels ou financiers considérables, contrôlent l’essentiel de la presse écrite, des chaînes de télévision et des stations de radio du pays. De l’autre, ce constat ne produit, depuis des années, qu’une indignation cyclique, sans véritable réforme structurelle, sans inflexion majeure du paysage informationnel.

En 2026, la question revient pourtant avec une acuité renouvelée. Le règlement européen sur la liberté des médias, l’European Media Freedom Act, est entré progressivement en application. Les médias indépendants, portés par le modèle de l’abonnement, se multiplient et revendiquent une audience croissante. Plusieurs mouvements de rachat, intervenus dans le sillage de la crise publicitaire numérique, ont encore resserré les liens entre capital et information.

Un paysage qui se resserre

La carte qui circule sur les réseaux n’est pas une rumeur conspirationniste. C’est une réalité mise à jour chaque année notamment par Acrimed, l’observatoire des médias, que reprend régulièrement le Monde diplomatique. En France, une poignée de groupes privés concentre l’essentiel de ce que les gens lisent, regardent et écoutent.

Les mêmes noms reviennent toujours: Vincent Bolloré, dont l’influence sur CNews et plus largement sur le groupe Vivendi a profondément reconfiguré le paysage audiovisuel français. Bernard Arnault, patron de LVMH, actionnaire du Parisien et du groupe Les Échos. Patrick Drahi, propriétaire de BFM TV, RMC et Libération. Xavier Niel, cofondateur de Free, présent au capital du Monde. Rodolphe Saadé, patron de CMA CGM, entré dans le capital de La Provence et de BFM. Ou encore la famille Dassault, propriétaire du Figaro depuis 2004.

Ces dernières années, la concentration s’est accélérée. Entre 2020 et 2026, plusieurs rachats majeurs sont venus accélérer cette tendance. La crise publicitaire liée à la montée en puissance des plateformes numériques a fragilisé de nombreux titres de presse, les rendant plus vulnérables aux appétits des grands groupes. Résultat: selon le rapport annuel de Reporters sans frontières, la France a reculé ces dernières années dans les classements mondiaux sur la liberté de la presse, en raison de la concentration croissante du capital médiatique.

Aujourd’hui, on estime que les neuf premiers groupes de presse français captent à eux seuls plus de 80% des revenus publicitaires du secteur. Un chiffre qui dit tout sur l’espace laissé aux autres.

Concentration: c'est quoi le vrai problème?

Dire que les milliardaires « contrôlent » ce qu’on dit dans les médias qu’ils possèdent, c’est à la fois vrai et faux. Vrai parce que la propriété n’est jamais neutre. Faux parce que la réalité est bien plus subtile qu’un coup de fil du patron à la rédaction.

Les chercheurs en sciences de l’information pointent plutôt une série de mécanismes moins visibles. L’autocensure des journalistes qui, sans qu’on leur demande explicitement, évitent certains sujets ou certains angles parce qu’ils savent où sont les lignes rouges. La sociologue Dominique Pinsolle a  documenté ce phénomène dans ses travaux sur les rédactions françaises: selon elle, l’intériorisation des contraintes explique en partie la tendance.

Reste la question des sujets évités. Un groupe industriel propriétaire d’un média aura naturellement tendance à ne pas mettre en avant des enquêtes sur ses propres activités ou sur ses partenaires économiques. Ce n’est pas forcément de la mauvaise foi, mais une logique d’intérêts croisés. Problème: ce sont précisément ces sujets qui devraient être traités.

L’affaire Bolloré est peut-être l’exemple le plus documenté de ces dix dernières années. Les départs en série de journalistes de CNews et d’iTELE, devenus CNews, les témoignages recueillis par Reporters sans frontières ou encore les travaux de la commission d’enquête sénatoriale sur la concentration des médias en 2022 ont mis en lumière la manière dont une ligne éditoriale d’une chaîne peut être profondément réorientée sans qu’aucune directive écrite n’ait jamais existé.

La concentration produit un rétrécissement du champ des possibles. Pas une vérité unique imposée de force, mais une uniformisation progressive des angles, des invités, des sujets jugés « acceptables ». C’est moins spectaculaire qu’une censure. C’est peut-être plus efficace.

Le Media Freedom Act européen: une réponse à la hauteur?

Face à cette réalité, l’Union européenne a tenté de répondre avec l’European Media Freedom Act (EMFA), adopté en 2024 et dont les dispositions s’appliquent progressivement depuis 2025. Pour la première fois, l’Europe se dote d’un cadre réglementaire spécifique pour protéger la liberté et le pluralisme des médias.

Concrètement, que prévoit-il? Il interdit aux États membres d’intervenir dans les décisions éditoriales des médias de service public. Il impose une plus grande transparence sur la propriété des médias, avec l’obligation pour les États de tenir des registres publics accessibles. Il prévoit également des garde-fous contre les rachats susceptibles de nuire au pluralisme, avec un mécanisme d’évaluation obligatoire pour les concentrations d’importance européenne.

Ce règlement a toutefois ses limites. D’abord, il ne s’applique qu’aux concentrations transfrontalièress d’une certaine taille, laissant les États libres de gérer les dynamiques nationales comme ils l’entendent. Ensuite, la notion de « pluralisme » reste floue dans les textes, ce que la Fédération européenne des journalistes a critiqué lors des négociations. Enfin, les mécanismes de sanction restent relativement faibles: le règlement crée des obligations, pas d’interdictions.

En France, la transposition de ces nouvelles exigences s’est faite sans grand enthousiasme. L’Arcom, le gendarme de l’audiovisuel, dispose de nouveaux outils, mais les associations de journalistes s’interrogent sur la volonté de les utiliser. Le débat sur la réforme de l’audiovisuel public, relancé en 2025, a eu le mérite de remettre la question du pluralisme sur la table.

L'essor des médias indépendants : alternative ou marché de niche?

Pendant que les grands groupes se consolident, un autre paysage médiatique se construit, lentement mais visiblement. Mediapart, Blast, Arrêt sur Images, Sève le média (et oui !) mais aussi des dizaines de titres locaux et thématiques. Ces médias indépendants, financés principalement par l’abonnement et le don, ont connu une croissance réelle ces dernières années.

Mediapart, souvent cité comme modèle, revendique aujourd’hui plus de 250.000 abonnés et une indépendance totale vis-à-vis de tout actionnaire extérieur. Son modèle a inspiré beaucoup d’autres. La promesse est claire: pas de publicité, pas d’actionnaire industriel, juste des lecteurs qui paient pour un journalisme qu’ils jugent utile.

Mais ces médias touchent-ils au-delà d’un public déjà acquis? Les études sur les audiences montrent que les lecteurs de médias indépendants sont plus diplômés, politisés et jeunes que la moyenne. Ce sont souvent des gens qui ont déjà une conscience critique du paysage médiatique. Ce qui montre que ces médias peinent à toucher ceux qui en auraient peut-être le plus besoin.

Il y a aussi une réalité économique difficile à ignorer. Tenir dans la durée avec un modèle uniquement fondé sur l’abonnement demande une base d’abonnés importante et fidèle. Beaucoup de projets indépendants lancés avec enthousiasme ces dernières années ont du mal à passer le cap de la viabilité. L’indépendance a un prix, et ce prix n’est pas toujours tenable.

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