Dans un entretien avec «Sève», l’activiste Sarah Durieux revient sur les effets du militantisme, notamment sur les émotions. Elle esquisse des pistes pour mieux militer, tout en réintroduisant de la joie.
Le monde du militantisme, Sarah Durieux le connait (presque) par cœur. Elle y a même consacré deux ouvrages: Changer le monde. Manuel d’activisme pour reprendre le pouvoir publié en 2021 et, plus récemment, Militer à tout prix? Pourquoi nos collectifs font mal et comment les soigner (2025). Sarah Durieux a notamment dirigé la plateforme de pétition en ligne change.org, puis lancé Multitudes, une fondation qui soutient les mouvements souhaitant changer la politique. Rencontre avec une femme engagée, convaincue du pouvoir du collectif et de l’entraide.
Votre parcours nous fait penser à celui d'une serial militante, on pourrait dire. Qu’est-ce qui motive cet engagement?
Honnêtement, je me pose la question tous les jours. Parfois, j’aimerais ne pas ressentir cette urgence, ce besoin de s’engager. Mais derrière ce choix, il y a d’abord une expérience de femme, le résultat d’une oppression qui m’a engagée dans le féminisme.
La violence que j’ai subie n’était pas de mon fait et elle est partagée par de nombreuses personnes. Ce qui me pousse à m’engager. Je pense qu’on peut faire des choses, ensemble.
Il faut voir le militantisme comme Matrix: une fois qu’on a pris la pilule rouge, on comprend l’importance et la nécessité de s’engager. Progressivement, cela devient un mode de fonctionnement. Pour moi, militer, c’est l’envie d’agir face à la colère et à un sentiment d’injustice, mais une envie également insufflée par l’espoir.
On entend souvent parler de burn-out ou d’épuisement militant. C’est quelque chose que vous constatez sur le terrain?
Oui, ça reste très répandu et, heureusement, on commence à en parler.
Dans les espaces militants, il existe un héritage politique, historique et aussi religieux qui indique que pour bien militer, il faut souffrir et serrer les dents. L’image du militant blessé physiquement et épuisé moralement, sur une barricade, persiste souvent.
Dans une société épuisée, à l’image de nos ressources naturelles, militer est souvent lié à des blessures qui influencent ce dans quoi on s’engage. On subit des traumatismes vicariants, par exemple des violences sexuelles. Mais si on milite contre ces violences en ayant été victime, on est ramené à ce qu’on a subi. On souffre car ces traumatismes sont réactivés.
Aujourd’hui, le contexte extérieur rend plus difficile l’action de militer: il y a une criminalisation du militantisme et les financements aux associations ont diminué. Il y a toute une machine politique qui rend le militantisme plus épuisant.
Finalement, la violence de la société est répercutée dans les espaces militants. Les positions sont aujourd’hui davantage polarisées, avec des mécanismes de pureté militante ou d’exclusion qui s’expliquent au regard du contexte: quand on a peu de prise sur l’état du monde, on va chercher de l’emprise sur ce que l’on peut contrôler, comme les personnes avec qui on milite plutôt que les dirigeants et gouvernements qui font la sourde oreille. Tous ces mécanismes –le lien avec des souffrances vécues, la criminalisation du militantisme et les logiques internes de reproduction de la violence– créent de l’épuisement.
Dans votre dernier essai, vous constatez que le militantisme reproduit souvent les mêmes mécanismes de domination qu’il combat (exclusion, hiérarchie, pression, ...). Pourquoi selon vous?
Nous vivons dans une société profondément patriarcale où les normes et les manières d’être les uns aux autres sont liées à des modèles de domination. Les modèles économiques favorisent la compétition et l’expansion, et les approches géopolitiques le contrôle et l’exploitation. Ces modèles sont tellement ancrés qu’ils vont être reproduits dans les espaces militants.
Mais nous avons la possibilité de faire autrement. Il existe d’autres modèles, minoritaires dans notre société, donc moins connus et peut-être plus difficiles à mettre en pratique. Je pense notamment aux modèles sociocratiques, basés sur des prises de décisions collectives et structurées, ou aux modèles de coalition qui impliquent de chercher des objectifs communs et de mutualiser les ressources pour fonctionner différemment.
Vous parlez également de votre humeur. Vous pouvez être solaire comme rabougrie. Quels sont les sentiments qui animent les militants?
La figure de la solaire et de la rabougrie ne fait pas référence à des sentiments forcément militants, mais à des sentiments que n’importe qui peut éprouver. Il y a des moments où nous sommes dans la peur, dans la méfiance et d’autres dans la confiance, dans la joie –et ce n’est pas propre aux militant.e.s. J’ai voulu lier mon essai à mon expérience en tant qu’humaine.
Dans les milieux militants, le sentiment d’urgence reste très présent. C’est important de le comprendre et de le politiser. Il s’agit d’un facteur d’engagement: les gens s’engagent davantage dans l’urgence. Mais il y a également un impact négatif: aujourd’hui, la stratégie des régimes autoritaires est de jouer sur cette urgence. La célèbre phrase de Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, l’illustre: flood the zone with shit, soit remplir l’espace de caca, pour rester poli. Il s’agit là d’une stratégie d’épuisement des forces de l’opposition: plus vous choquez, plus vous poussez l’opposition à devoir réagir dans l’urgence.
Aujourd’hui, même si l’urgence est réelle et qu’elle consiste en un levier d’engagement, elle peut être construite ou générée par les actions de l’opposition. Ce que j’invite à faire, c’est de la repenser sous le prisme des urgences réelles et des urgences construites.
L’autre sentiment qui peut être très répandu est le découragement ou le cynisme, premier ennemi du changement social. Il s’explique notamment par le changement démocratique en France. La démocratie, le droit international et les droits humains, des principes qui constituaient la base de notre société, sont aujourd’hui remis en question et perçus comme une idéologie problématique. Nous ne sommes donc plus en «terrain conquis» du point de vue médiatique et institutionnel, ce qui nous amène à changer nos stratégies.
Mais il existe également des sentiments générateurs de force, de joie, ce que l’on appelle de «joie militante», comme la force, la puissance ou le ressenti d’émancipation. Quand on milite et qu’on arrive à obtenir des choses, il y a une réalisation du pouvoir qu’on détient. Ça crée un sentiment de joie et une expérience du commun, du collectif. Le militantisme est un espace où le collectif et la solidarité se ressentent, ce qui donne un puissant sentiment d’unité, de ne pas être isolé.
Quelles sont les pistes pour soigner le militantisme?
Cela passe par trois aspects.
D’abord, l’aspect stratégique: pour moins s’épuiser dans le militantisme, il faut être stratégique. Il existe une culture du grand soir, cette idée que tout va advenir dans notre espace-temps, que nous allons résoudre la crise climatique ou géopolitique dans notre temps de vie en tant que militant.e.
Il faut repenser la manière dont on perçoit les changements. En tant qu’individu ou génération, nous ne sommes qu’une pièce dans le rouage: nous héritons de ce qui s’est passé avant. Notre objectif est de faire le maximum pour la prochaine génération. Il faut déterminer des petites victoires que nous pouvons gagner à court ou moyen terme. Elles symboliseront ensuite les futures victoires, en créant un précédent. Cette stratégie permet de maintenir l’espoir, de célébrer les réussites et de construire des mouvements de plus en plus larges.
Le deuxième aspect est plus organisationnel: il s’agit de repenser la manière dont nos collectifs fonctionnent –la question de la hiérarchie, de l’inclusion, du partage du pouvoir pour aller vers une responsabilité plus collective. Le militantisme ne doit pas être un espace où les gens produisent quelque chose mais un lieu où chaque personne qui s’engage s’émancipe, développe son autonomie et s’épanouit.
Le troisième élément a trait à l’éthique relationnelle: comment questionner la manière dont nous sommes les uns aux autres. Il s’agit de repenser notre rapport à la binarité, héritée politiquement de l’idée de campisme très forte pendant la guerre froide. Il faut travailler la complexité et l’humilité, pour créer une forme de confiance les uns envers les autres. Prendre soin les uns des autres doit être central. Il nous faut repenser nos relations pour qu’elles nous soignent et nous fassent avancer politiquement.
Dans une tribune pour Libération, vous affirmez que, pour faire gagner la gauche, la politique doit devenir un lieu de joie, un espace où on est encouragé à danser. Comment fait-on concrètement?
Cela passe par la réalisation qu’être contre quelque chose n’est pas suffisamment mobilisateur sur le long terme. Cela fait par exemple vingt ans que nous nous opposons au RN, mais est-ce suffisant pour arrêter sa progression? Je ne pense pas. La joie, c’est la capacité de déterminer ce pourquoi on existe, la vision du monde que l’on veut défendre et le quotidien que l’on veut avoir.
Il faut également que l’entrée dans les espaces militants soit un moment attrayant: recréer la joie dans la manière d’accueillir et de créer du lien avec les gens.
Finalement, malgré un héritage politique tellement puissant qui affirme que lutter est un combat difficile, source de souffrances, il faut se souvenir qu’il y a plein d’exemples dans l’histoire de luttes basées sur la joie. Récemment aux États-Unis, des personnes se sont retrouvées pour chanter devant les hôtels des agents de l’ICE. Elles ont également défilé en costumes gonflables. Aujourd’hui, il y a une nécessité de retrouver le sens de la fête. On l’a déjà fait dans l’histoire et je pense qu’il faut qu’on le fasse aujourd’hui.
