Guerre au Soudan
Soudan: la guerre dont personne ne parle

Aujourd’hui est une date particulière: le conflit soudanais, qui a débuté le 15 avril 2023, entre dans sa quatrième année. Depuis trois ans, le Soudan est plongé dans une guerre dont l’ampleur en fait l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Selon les Nations unies, des millions de personnes ont été déplacées, tandis que des pans entiers du pays échappent désormais à tout contrôle étatique.

Pourtant, ce conflit reste largement absent de l’agenda médiatique international. Cette relative invisibilité s’explique en partie par la complexité de la situation, mais aussi par la concurrence d’autres crises géopolitiques majeures. À mesure que l’attention internationale se concentre sur d’autres foyers de tension, notamment au Moyen-Orient, la guerre au Soudan s’enlise loin des regards, avec une dégradation rapide de la situation humanitaire.

Au cœur du conflit, on trouve deux hommes: le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée soudanaise, et Mohamed Hamdan Dagalo, dit «Hemedti», commandant des Forces de soutien rapide (FSR), une puissante organisation paramilitaire issue des milices du Darfour. Déclenché en avril 2023 dans la capitale Khartoum, l’affrontement entre les deux  protagonistes s’inscrit dans une lutte de pouvoir plus large autour du contrôle de l’État soudanais.

Soudan, carte du conflit
Carte du conflit au Soudan en 2024. Source: BBC

Pour comprendre les racines de cette guerre, il faut rembobiner le fil de plusieurs décennies. Depuis son indépendance en 1956, le Soudan a connu une succession de régimes autoritaires, de coups d’État militaires et de conflits internes. Le pays a été profondément marqué par de longues guerres civiles meurtrières, notamment entre le Nord et le Sud, qui ont abouti à la sécession du Soudan du Sud en 2011. Ces décennies d’instabilité ont contribué à fragiliser durablement les institutions et à militariser la vie politique. L’armée, ainsi que diverses milices, se sont progressivement imposées comme des acteurs centraux du pouvoir, au détriment des autorités civiles.

La révolution de 2019 et l’échec de la transition

En 2019, après plusieurs mois de mobilisation populaire, le président Omar el-Béchir, au pouvoir depuis près de trente ans, est renversé par l’armée. Ce mouvement populaire est marqué par une crise économique profonde, couplée à une inflation galopante, des pénuries de biens essentiels et une forte dégradation des conditions de vie. Rapidement, les revendications dépassent le cadre économique pour devenir politiques: les manifestants exigent la fin du régime autoritaire et l’instauration d’un pouvoir civil.

Ce soulèvement, largement porté par une jeunesse urbaine et des organisations de la société civile, suscite un espoir de transition démocratique. Un accord est conclu entre civils et militaires pour partager le pouvoir au sein d’un gouvernement de transition. Celui-ci doit préparer les élections et engager des réformes structurelles, notamment dans les domaines économique et institutionnel. Toutefois, cet équilibre reste fragile. L’armée conserve une influence déterminante, notamment à travers deux figures centrales: Abdel Fattah al-Burhan, nommé à la tête du Conseil souverain, et Mohamed Hamdan Dagalo, à la tête des Forces de soutien rapide (RSF).

Très vite, les tensions apparaissent. D’un côté, les civils dénoncent la lenteur des réformes et le maintien de réseaux de pouvoir hérités de l’ancien régime. De l’autre, les militaires cherchent à préserver leurs intérêts économiques et le contrôle des appareils sécuritaires.

En octobre 2021, un coup d’État militaire met fin à la transition. Les dirigeants civils sont écartés, les institutions suspendues et les manifestations réprimées. Cette rupture marque un tournant et consacre l’échec du processus démocratique engagé deux ans plus tôt. Résultat: la rivalité entre les différents centres de pouvoir militaires s’accroit. Dans les mois qui suivent, les tensions entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide s’intensifient, notamment autour de la question de leur intégration dans l’armée nationale. Derrière cet enjeu institutionnel se joue en réalité une lutte pour le contrôle du pouvoir et des ressources du pays.

Avril 2023: le Soudan bascule dans la guerre

Le 15 avril 2023, les tensions accumulées entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide dégénèrent en affrontements ouverts. Les combats éclatent à Khartoum avant de s’étendre rapidement à d’autres régions du pays, notamment au Darfour. Les deux camps s’affrontent pour le contrôle des institutions, des infrastructures stratégiques et des centres urbains. L’armée, dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, dispose d’équipements lourds et d’une aviation. Face à elle, les Forces de soutien rapide de Mohamed Hamdan Dagalo s’appuient sur leur mobilité, leur implantation territoriale et leur expérience des conflits irréguliers.

Très vite, les combats prennent une dimension urbaine particulièrement destructrice. Dans la capitale soudanaise, les quartiers résidentiels deviennent des zones de front. Les civils sont pris au piège et les infrastructures essentielles gravement endommagées. Selon plusieurs organisations internationales, des hôpitaux ont été bombardés ou occupés, rendant l’accès aux soins extrêmement difficile. De nombreuses exactions sont commises contre les populations civiles. Au Darfour, des témoignages recueillis par des ONG font état de massacres à caractère ethnique, de pillages et de violences sexuelles. Ces accusations ont conduit certaines organisations à suspecter de possibles crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité.

Soudan: carte des mouvements de population
Carte des mouvements de population fuyant le Soudan. Source: Relief Web

Sur le plan humanitaire, la situation se dégrade rapidement. Selon les Nations unies, le Soudan est aujourd’hui confronté à l’une des plus importantes crises de déplacement de population au monde. Des millions de personnes ont fui leur domicile, à l’intérieur du pays ou vers les États voisins. Le système de santé est largement désorganisé et l’insécurité alimentaire progresse fortement. Malgré plusieurs tentatives de cessez-le-feu, les combats se poursuivent, souvent de manière intermittente, sans qu’aucune des deux parties ne parvienne à prendre un avantage décisif. Cette absence de résolution rapide laisse craindre un enlisement durable du conflit.

Une crise humanitaire majeure aux conséquences sociales profondes

Au fil des mois, la guerre a plongé le Soudan dans une crise humanitaire d’ampleur inédite. Selon les estimations des Nations unies, plus de 8 millions de personnes ont été déplacées depuis le début du conflit, faisant du pays l’un des principaux foyers de déplacement interne à l’échelle mondiale. À cela s’ajoutent plusieurs millions de réfugiés ayant fui vers les pays voisins, notamment au Tchad, au Soudan du Sud ou encore en Égypte.

L’effondrement des infrastructures aggrave encore la situation. De nombreux hôpitaux ne sont plus fonctionnels, faute de personnel, d’électricité ou de matériel médical. Les organisations humanitaires alertent quant à la progression rapide de l’insécurité alimentaire: plusieurs régions sont désormais menacées de famine, dans un contexte où les circuits d’approvisionnement sont désorganisés et l’accès à l’aide fortement limité. Les civils paient le prix fort de cette guerre. Dans les zones de combat, les habitants sont confrontés à des pénuries d’eau, de nourriture et de médicaments. Les écoles sont fermées, privant des millions d’enfants d’accès à l’éducation. 

Insécurité alimentaire au Soudan
L'insécurité alimentaire au Soudan décryptée par l'IPC. Source: IPC

Certaines populations sont particulièrement vulnérables. Les femmes sont exposées à des violences spécifiques. Plusieurs ONG, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont documenté des cas de violences sexuelles utilisées comme arme de guerre, en particulier dans la région du Darfour. Ces violences s’inscrivent dans un contexte d’impunité quasi totale. Les enfants sont eux aussi durement touchés. Outre la malnutrition croissante, de nombreux mineurs se retrouvent face à des traumatismes psychologiques liés aux combats, aux déplacements forcés et à la perte de proches. Certaines organisations alertent également sur les risques de recrutement d’enfants soldats.

Au-delà de l’urgence humanitaire, cette guerre fragilise en profondeur le tissu social du pays. Les déplacements massifs, les violences ciblées et l’effondrement des services publics accentuent les divisions et rendent plus incertain encore tout processus de reconstruction future.

Une guerre aux enjeux internationaux, largement invisibilisée

Si le conflit soudanais apparaît avant tout comme une lutte interne de pouvoir, il agit également comme un jeu d’influences. Plusieurs puissances régionales et internationales suivent de près l’évolution de la situation, en raison des ressources du pays, notamment l’or, et de sa position stratégique entre la Corne de l’Afrique, le Sahel et le Moyen-Orient.

Des enquêtes de presse et des rapports d’organisations internationales ont mis en évidence des soutiens extérieurs aux différents camps, sous forme d’appuis logistiques, financiers ou politiques. Cette dimension internationale contribue à prolonger le conflit, en limitant les espoirs de résolution rapide. Malgré cet aspect international, la guerre au Soudan reste relativement peu médiatisée. Plusieurs facteurs l’expliquent: la difficulté d’accès au terrain pour les journalistes, la complexité des acteurs en présence, mais aussi la déroulement d’autres crises internationales, largement plus visibles.

Le conflit au Moyen-Orient a accentué cette invisibilisation. Les récentes escalades entre l’Iran et ses adversaires régionaux mobilisent une grande partie de la couverture internationale, reléguant le conflit soudanais au second plan. Cette hiérarchisation de l’information interroge. Elle met en lumière les mécanismes par lesquels certaines crises deviennent centrales dans l’espace médiatique, tandis que d’autres, pourtant majeures, restent en marge. 

À ce stade, aucune issue politique claire ne se dessine. Les tentatives de médiation peinent à aboutir et les combats se poursuivent de manière fragmentée. Dans ce contexte, de nombreux observateurs redoutent un enlisement du conflit, avec des conséquences durables pour la stabilité de la région.

Plus largement, la situation soudanaise rappelle la fragilité des transitions politiques dans des contextes marqués par la militarisation du pouvoir et les rivalités internes. Elle souligne également les limites de l’attention internationale, souvent fluctuante face à des crises pourtant majeures.

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