Fast fashion
Avec la fast fashion, l’impact humain et climatique de l’industrie textile s’alourdit

De l’effondrement du Rana Plaza à l’explosion de l’ultra fast fashion, l’industrie de l’habillement s’est imposée comme un modèle économique aussi florissant que destructeur. Derrière les prix cassés, une réalité s’impose : conditions de travail indignes, surproduction massive et empreinte écologique accablante. Des alternatives existent pour penser la mode autrement.

Le 24 avril 2013, la tragédie du Rana Plaza lançait un coup de projecteur international sur les dérives de l’industrie textile. L’effondrement d’un immeuble de huit étages abritant cinq ateliers de confection dans la banlieue de Dacca, au Bangladesh, a coûté la vie à 1.138 ouvriers et blessé 2.500 autres. Les bons de commande ou les étiquettes de vêtements retrouvés dans les décombres pointent vers des marques grand public comme Auchan, Benetton, C&A, H&M, Mango, Primark ou Zara. Des géants du secteur qui, pour proposer des vêtements à prix réduits, se tournent vers des sous-traitants asiatiques, où les conditions de travail sont affligeantes : horaires à rallonge (souvent plus de 12 heures quotidiennes, six jours sur sept), salaires en dessous du seuil de pauvreté, environnement de travail insalubre. 

Si l’effondrement du Rana Plaza a provoqué une onde de choc mondiale, il n’a fait que révéler que la partie émergée d’un système profondément dérégulé, d’une industrie polluante, peu respectueuse des droits humains et de l’éthique.

Plus de 100 milliards d’habits achetés en 2024

En 2024, le marché mondial de l’habillement a atteint environ 1.800 milliards de dollars, avec plus de 100 milliards de vêtements vendus. Une démesure qui n’est pas sans conséquence pour la planète: l’industrie textile émet 4 milliards de tonnes de CO2  annuellement, soit environ 10% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), davantage que le transport aérien et maritime réunis.

Le simulateur Ecobalyse lancé en avril 2024 par le gouvernement, permet de décortiquer l’empreinte carbone d’un vêtement. Prenons l’exemple d’un t-shirt de 150g en coton (produit et filé en Chine), dont le tricotage, l’ennoblissement et la confection sont réalisés au Bangladesh. La pièce sera vendue en France. Son coût environnemental est évalué à 6,05 kg équivalent CO2.

La production de la matière première atteint près de 14% de l’impact total. À l’échelle mondiale, le coton représente plus d’un quart de la production de fibres textiles. Une culture loin d’être anodine: 25% des pesticides mondiaux sont utilisés pour sa production. Des substances qui finissent souvent par contaminer les nappes phréatiques et cours d’eau avoisinants. De surcroît, la plante est très gourmande en eau douce: il faut compter jusqu’à 29.000 litres d’eau pour 1 kg de fil.

L’impact écologique de la matière première d’un habit varie selon le matériau utilisé, comme l’illustre le guide des matières textiles écologiques et controversées. Le polyester, fibre la plus utilisée dans l’industrie de l’habillement selon l’Ademe, alimente les controverses: la production de ce dérivé du pétrole génère des émissions toxiques pour l’environnement, délétères pour l’air, les milieux aquatiques et pour la santé des travailleurs. De surcroît, le vêtement en polyester libère à chaque lavage des microparticules de plastique qui finissent dans les eaux usées, puis dans les mers et les océans. Le coton et le polyester restent aujourd’hui les composants les plus utilisés dans le textile.

Impact d'un t-shirt de la fast fashion
Impact d'un t-shirt de la fast fashion. Source: Ecobalyse

Mais l’essentiel de l’empreinte ne se joue pas dans les champs. Revenons à notre t-shirt cotonneux. Près de 71% des émissions résultent de l’étape de transformation, qui comprend la filature, le tissage, la confection et l’ennoblissement. Si les trois premières sont relativement peu polluantes, le constat est tout autre pour l’ennoblissement -comprenez le nettoyage du textile, la teinture, l’impression et l’apprêt des tissus.

L’ennoblissement, l’étape la moins durable

Dans notre exemple, elle représente 23% du coût environnemental du produit. En moyenne, ces émissions grimpent à 36% du coût en CO2e d’un vêtement, selon l’Ademe. Lors de cette phase, la chaleur sous forme de vapeur et l’électricité utilisées alourdissent l’empreinte écologique: au Bangladesh, comme en Chine ou en Inde, le mix énergétique repose encore largement sur le charbon. À titre de comparaison, 1kWh émet 0.08kgCO2e en France, soit dix fois moins que dans le pays des rivières. À cela s’ajoutent la forte consommation d’eau et l’utilisation de produits chimiques, parfois extrêmement nocifs.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le transport -du champ de coton jusqu’au magasin ou dans votre boîte aux lettres- pèse peu dans la balance. Dans notre exemple, 3% des émissions. Nous avons supposé des déplacements par camion et voie maritime. Un chiffre qui relativise le poids du “made in loin”, même si un transport aérien ferait bondir cette part jusqu’à 22%

Les phases d’utilisation (8.24%) et de fin de vie (4,31%) prennent en compte l’impact du lavage du vêtement, le traitement des eaux usées ainsi que le recyclage ou l’incinération de la pièce, lorsque son propriétaire n’en voudra plus… ou qu’elle sera passée de mode!

L’industrie textile, l’une des plus polluantes

Le constat est sans appel: l’industrie de l’habillement est l’une des plus polluantes. Paradoxalement, le nombre de vêtements mis sur le marché français a augmenté de 39% entre 2010 et 2023, pour s’établir à 3,2 milliards -soit 6.000 pièces neuves par minute. La fast fashion, et l’ultra fast fashion, ont accéléré cette tendance.

Selon les dernières données publiées par l’Ademe, un Français achète en moyenne 13 pièces d’habillement par année (hors sous-vêtements et chaussettes). Près de la moitié des Français se tournent vers des produits issus de la fast fashion qui repose sur un renouvellement très rapide des collections, voire vers l’ultra fast fashion (24% d’entre eux). Les consommateurs sont principalement jeunes, et les ménages modestes y sont surreprésentés. Au total, ce ne sont environ 120 millions de vêtements neufs qui dorment dans nos placards, soit environ six pièces par personne. Greenpeace va plus loin, estimant que 68% de notre garde-robe n’a pas été portée durant l’année. 

Derrière ces chiffres, une mécanique bien huilée: susciter le désir et banaliser l’achat. «J’ai la sensation qu’il faut que je fasse du tri et que je jette, mais aussi qu’il faut que je rachète des trucs pour faire des tenues», confie une mère de deux bambins à l’Ademe. C’est toute la logique de la fast fashion: proposer de nouvelles collections très fréquemment (environ toutes les deux semaines), à prix riquiquis, au détriment de la qualité et de la durabilité. Toutes les conditions sont, en apparence, réunies pour pousser à acheter davantage.

L’alternative de la slow fashion

Face à ce modèle, les initiatives et associations essaiment pour sensibiliser aux coûts environnementaux et humains (conditions de travail déplorables, salaires au lance-pierre, impact des produits sur la santé des travailleurs). Le consommateur, lui aussi, dispose d’un levier d’action en adoptant la slow fashion, littéralement la mode lente. 

Le concept invite à consommer de manière plus raisonnable – n’acheter que ce dont on a besoin – auprès d’enseignes privilégiant durabilité et qualité.  Pour s’y retrouver dans la jungle des marques et leurs communications teintées de greenwashing, deux entrepreneuses, Lucie et Fiona, ont créé la plateforme Bien ou bien, qui valorise les solutions pour consommer autrement. Une partie de leur guide des acteurs engagés est consacrée à la mode éthique, recensant une centaine de marques. Une manière d’aider tout en chacun à faire des choix éclairés.

Modifier les «règles du jeu»

Pour Julia Faure, cofondatrice de la marque de vêtements responsables Loom, la solution pour lutter contre la fast-fashion passe également par l’instauration de «règles du jeu». Face à la concurrence déloyale des marques qui produisent là où les lois sont peu -voire pas- contraignantes, elle défend «la mise en place d’un système de bonus et malus». Convaincue de la nécessité d’un cadre pour réguler le secteur textile, la coprésidente du mouvement Impact France plaide pour une économie au service de l’intérêt général. «Les entreprises doivent utiliser les ressources de manière efficiente, au service de l’intérêt général.»

Une philosophie appliquée chez Loom. Le slogan de la marque annonce la couleur : «Achetons moins. Produisons mieux.» De petites collections sont ainsi proposées, sans publicité, ni revendeurs, ni soldes. «Nous produisons de manière raisonnable, des pièces que les gens gardent longtemps», souligne la cofondatrice. Sur le blog de la marque, les conseils abondent pour réparer et faire durer les vêtements, plutôt que de les remplacer.

Vers une loi contre la fast fashion?

Julia Faure s’est également mobilisée pour la loi contre la fast fashion, déposée en mars 2024 par la députée Anne-Cécile Violland (Horizons). Le texte prévoit notamment une meilleure information des acheteurs, un renforcement des pénalités selon le principe du pollueur-payeur ainsi que des restrictions sur la publicité et les petits colis. Déjà adopté et amendé par le Sénat et l’Assemblée nationale en 2025, le texte reste en suspens, dans l’attente d’une commission mixte paritaire, reportée à cause de la Commission européenne: la France a notifié la proposition de loi à l’Union européenne pour avis. Les deux avis émis par l’institution européenne sont plutôt défavorables. Le chantier reste ouvert.


Sources : ADEME, sami, Le Monde, resilience.fr

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